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22 janvier 2014 3 22 /01 /janvier /2014 14:18

Pierre-Auguste Renoir 143

                                                             Auguste Renoir

 

 

Une dame d’un certain âge, fanée par les années, courait à perdre haleine en cette journée de printemps frileuse, propice aux amoureux.

   Soudain, elle fit halte devant l’échoppe du fleuriste. En hâte, elle rajusta son chignon et s’avança vers le petit garçon qui gardait la boutique. La dame avait l’air essoufflé, semblait ne pas trop savoir ce qu’elle désirait. L’enfant, calme, la regardait tout en confectionnant de ses doigts délicats un bouquet de fleurs chamarré.

   D’une voix évasive et suppliante, elle dit au garçon qu’elle voulait accompagner de fleurs un billet doux pour son ami. L’enfant lui sourit et lui répondit presque en chuchotant :

-          Vous savez, les fleurs possèdent leur propre langage et ce langage parle au cœur de façon plus profonde que tous les billets doux… Voilà dix roses pour l’amour,  neuf lilas pour l’amitié, huit boutons d’or pour votre joie et sept bleuets pour la timidité. Voilà encore six lavandes pour un brin de tendresse, cinq rhododendrons pour l’élégance, quatre belles-de-nuit pour la discrétion, trois perces-neige pour l’épreuve, deux jonquilles pour la mélancolie et un souci s’il vous fait du chagrin.

   La dame remercia l’enfant en lui posant un dahlia au creux de son gilet, puis s’en alla.

   En cette journée de printemps ensoleillée, propice aux amoureux, une dame d’un certain âge, heureuse, flânait cheveux au vent, sur le chemin, un bouquet à la main.

   Et sous le ciel bleu oranger, les passants qui la connaissaient en la voyant passer se disaient qu’elle ressemblait à une fleur de lys tant son visage avait changé.

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3 septembre 2012 1 03 /09 /septembre /2012 13:25

Ce matin là, quand il entrouvrit ses paupières encore lourdes de sommeil, c'est elle qu'il découvrit, sous l'édredon doré, encore somnolente.

Dans ce demi sommeil sa nuque souple, couchée sous une mèche de cheveux, lui sembla une chose si douce, si précieuse qu'il déposa sur elle un doigt délicat, puis deux, rien qu'avec le dos de la main.

   Légèrement, méticuleusement, égratignant ses épaules moelleuses il suivit le sillon de son dos, tentant d'approcher son bassin, en vain et, caressant ses hanches, son petit doigt s'égara, poursuivant à tâtons, orphelin du nombril, de petits bourgeons de beauté fragiles.

Alors ! Ses mains ne suffisant plus, bien sûr, ce furent ses lèvres polissonnes qui se mirent à butiner ses reins  comme un essaim d'abeilles, couronnant l'égoïste dessein du réveil.

   Elle, le coeur encore dans la lune, les membres engourdis, s'étira et, comme s’il allait s'enfuir, vitement vint se blottir tout contre lui.

Ses jambes se recroquevillèrent, ils pelotonnèrent leurs chevilles, tandis que sous la plante de leurs pieds dansaient des fourmis par milliers.

   Paresseusement, ils laissaient s'écouler les minutes.

Une, puis deux, puis trois…

Il fermait les paupières. Il se laissait enlacer, il la laissait s'impatienter

Et, soudain ; bien sûr,  elle lui chuchota à l'oreille, comme si quelqu'un pouvait les entendre, d'une voix légère, boudeuse et tendre:

   - J'ai envie, pas toi?

   Ces mots là furent des notes de musique.

Sa main repartit à l'aventure, ébauchant les premiers accords de leur mélodie future.

   Confiante, d'abord elle se laissa aller, puis capricieuse, pour se venger, elle fit mine de lui résister. Mais déjà sur sa joue il sentait un... puis deux... puis trois petits soupirs, suivis de baisers minuscules qui couraient, couraient comme des araignées le long de son cou.

   Ses seins devinrent tout à coup deux petites perles peureuses, roses, nacrées, sucrées, tremblantes au contact des lèvres; ses mains, dix tentacules inoffensives qui lui mordaient l'échine sans se rassasier puis qui remontent en cadence, comme les doigts d'une pianiste, le long de ses épaules pâles pour achever leur course folle en se cachant dans ses cheveux.

Leurs visages s'éloignèrent, il se reflétait dans ses yeux...

 

Et un beau soir quand  il referma les paumières…

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Published by Yiannis Lhermet et photo d'Hélène Katz - dans Silhouettes
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30 juin 2012 6 30 /06 /juin /2012 14:18

3916Chapeau tendu

  

 

   Lisa aime écouter son grand-père parler. Elle attend ce moment où, après le repas, il se lève de table et va s’asseoir dans son fauteuil en rotin près du poêle.

   Une fois installé confortablement, il sort délicatement son paquet de tabac et méticuleusement roule une cigarette.

-          Pourquoi t’achètes pas des vraies, papy ? demande Lisa. Elle connaît la réponse mais ça l’amuse de lui entendre dire :

-          Moi, j’ai toujours travaillé de mes mains, alors tu comprends…

   Les histoires du grand-père, Lisa aussi les connaît par cœur, mais elle ne se lasse jamais de les écouter. Ce qu’elle aime surtout c’est la manière qu’il a de les raconter. Bien sûr, il en rajoute… et puis après…

   Le premier effluve de fumée se disperse dans l’air, l’homme s’enfonce un peu plus dans son fauteuil, il commence :

-          C’était un dimanche…Ma mère vendait des légumes au marché. Moi, j’étais allé chercher des bonbons, mais comme elle avait peur de me voir partir seul, sa sœur, la tante Agathe m’accompagnait. Bref…Sur le chemin du retour, qu’est ce que j’aperçois tout à coup parterre ? Tu le croiras pas…une pièce de cent sous, toute doré. Oh tu sais, Lisa, à l’époque, cent sous c’était pas rien…je ne sais pas, moi…ça devait faire deux cent mille, enfin deux cent nouveaux francs…

-          Trente euros quoi !

-          Oui, quelque chose comme ça. Bref… Je la ramasse, on continue à marcher et, quelques instants plus tard, en face de moi, je vois arriver une dame d’un certain âge, bien mise tu vois, à demie courbée et qui ne quitte pas le sol des yeux avec des mouvements de tête dans tous les sens, comme un pigeon.  Bref… Ta tante, sainte parmi les saintes, l’interpelle en lui disant :

-          Bonjour madame, vous avez perdu quelque chose ?

   Et l’autre répond :

-          Oui, en achetant mon bifteck, j’ai fais tomber une pièce de cent sous près de la petite halle.

-           Moi, tu comprends, je me faisais tout petit. Et à ce moment, ma tante me tire le bras et s’écrie :

-          Comme vous avez de la chance, mon neveu qui est là vient juste de la trouver. Et là, ni une ni deux, elle me prend la pièce des mains, moi je serre ma main, elle me fait les gros yeux et je lâche prise.

-          Je vois le tableau d’ici, dit Lisa enjouée.

-          Attend… Cette garce met sa main pleine de bagues dans mes cheveux et me dit :

-          Tu es mignon mon petit !

-          Puis elle s’en va, sans rien, sans même me donner le sou. Mais c’est pas fini. Le plus drôle c’est que ma tante s’est faite enguirlandée comme du poisson pourri par mon père qui connaissait cette bonne femme… La semaine d’avant, elle lui avait fait des histoires. Elle nous avait acheté un veau qui était crevé et elle voulait que mon père la rembourser. Bref…tu sais combien il coûtait ce veau ?

   Lisa s’écrie :

-          Cent sous, je parie.

   La dernière fois que le grand-père avait raconté cette anecdote, c’était cinquante sous et le veau était une poule mais cela n’empêcha pas la jeune fille de rire pour autant et d’enchaîner :

-          Et la fois du mariage de l’oncle !

-          C’était juste après la guerre. Y avait encore des amerlocs un peu partout et ces gaillards là, ils raffolaient des champignons. Ils recevaient leur paye le samedi matin. Le vendredi, il avait fait un temps de chien, toute la journée il avait plu comme vache qui pisse, je te raconte pas. Bref… Le samedi, une éclairci. Avec ton oncle on se lève aux aurores, à sept heures on est dans les bois avec le tracteur. Là, des cèpes en pagaille, partout, t’as jamais vu ça. Bref… On te fait une récolte du tonnerre, on engrange, on engrange, on fout tout ça dans la beine et on va au village. C’était dix heures, le mariage de l’oncle était à onze. Tu nous aurez vu débarquer, moi, au volent, lui, debout sur la beine, on te fait une de ces entrées triomphales comme si on était sur un char d’assaut. Les gens commencent à affluer autour de nous, ils n’en reviennent pas de voir une telle récolte. Bref… Ni une ni deux on met tout ça dans des cagettes et on liquide le stock. Mais là, on s’aperçoit que c’est déjà onze heures, on a pas le temps de se décrotter et on débarque à l’église en tracteur. L’oncle, il s’est prit une sacrée branlée par ta tante ce jour là.

-          Vous deviez être beau tous les deux ! Qu’est ce que j’aurais donné pour vous voir…

-          Oh… tu, sais y à une photo mais je ne sais pas où elle traîne ma pauvre, depuis le temps.

-          Raconte moi un truc que tu ne m’as jamais raconté… Une histoire triste pour une fois…Je sais pas, moi…

-          Tu sais bien que je ne connais que des fins heureuses...

-          Il doit bien y en avoir une dont tu n’es pas fier.

-          Il y en a une mais…

-          Allez Papy !

-          D’accord… d’accord, ça vient. Dans le village où j’habitais, je ne sais pas, dans les années soixante il y avait une jeune fille de ton âge, une paysanne, la fille du vieux Morel. Bref… Un dimanche, avant d’aller à l’église, elle lavait son linge dans la rivière à côté de la ferme. Tu comprends, à la campagne à l’époque, on avait pas tous ces trucs modernes. Bref… Le vent soufflait fort, si bien qu’une rafale emporta son chapeau. Elle courut pour le rattraper… L’eau était glacée… Le chapeau, entraîné par le vent et le courant s’en alla se perdre on ne sait où. Attend ! Je crois qu’elle s’appelait, Madeleine ou…Giselle. Bref… La gamine était très croyante et n’aurait pas pour tout l’or du monde manqué une messe. Alors, la gamine arrive à onze heure sur la place de l’église, bien mise, son sac à la main, sa robe du dimanche, ses souliers bien cirés mais sans chapeau. Tu comprends, sans chapeau… A l’époque, c’était une sorte de sacrilège pour une femme de venir en ville sans chapeau et à l’église en plus ! Bref… en la voyant arriver, tout le monde la regarda d’un œil mauvais… Personne ne la salua, la gamine baissa la tête, entra dans l’église, chercha une place, à chaque fois on lui répondait :

-          Cette place et prise… J’attends quelqu’un, enfin, tu vois, des trucs de ce genre…

-          Finalement la pauvre enfant s’en alla chez elle en pleurnichant. Elle raconta sa mésaventure à son père, tu sais, le vieux il n’était pas tendre, en entendant l’histoire il la gifla aussi sec. Il refusa de lui acheter un nouveau chapeau, je ne sais même pas s’il avait les sous pour le faire.

   Le grand-père s’arrête un instant, roule une cigarette, Lisa ne dit rien, il souffle une grosse bouffée de fumée puis reprend :

-          La malheur de cette gamine c’est qu’elle ne pouvait pas rester enfermée éternellement chez elle, il fallait quelle face les courses, qu’elle aille chercher le courrier du vieux… Bref, en ville on ne la saluait plus. Dans les magasins, on acceptait l’argent mais, ni « bonjour », ni « merci »… Les femmes la toisaient, les gamins lui faisaient des grimaces, certains allaient même jusqu’à lui jeter des pierres… Le seul qui aurait put lui venir en aide c’était le curé mais on racontait dans le village que c’était de lui qu’était venu cette fronde…

   C’était l’année où ta grand-mère et moi on a aménagé ici. La gamine, je sais pas ce qu’elle est devenue…  Si elle n’est pas morte de honte, elle a sûrement du finir vieille fille, enfin, c’était l’époque tu comprends ? Tout ça pour un chapeau… Un chapeau.

   Pendant quelques instants, Lisa reste contemple le visage du grand-père sans dire un mot. Puis, elle se lève va chercher un verre d’eau, tend un médicament au grand-père et dit tout doucement :

-          Un chapeau… Aujourd’hui, c’est un voile.

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10 juin 2012 7 10 /06 /juin /2012 14:04

aurelien soleil d'hiver

 

Le soleil de Janvier est apaisant… Assis bien confortablement à la terrasse du café, il se dit que là, sur l’instant, il n’a personne à envier.

   Il est en paix avec lui-même. Il ne voudrait pas être ailleurs, il laisse quelques rayons buissonniers bichonner son visage. Il ne pense à rien, sinon à son roman du moment : Aurélien. Cette histoire impossible peu à peu le prend par la main et l’entraîne vers ses amours anciens. Il n’a jamais su aimer songe-t-il sans peine et se dit :

-          Ainsi va ma vie, et mes amours ont faits beaucoup de bruit… pour rien.

   Il accepte son passé, l’endroit est propice… Les passants défilent… Son passé lui semble une chanson qui change d’air selon la saison…

   Soudain, son œil est accroché par la vie qui bourdonne autour de lui : un enfant capricieux, un couple  d’amoureux, de petites vieilles alertes aux mains ridées qui jouent avec leurs sacs à main, une femme qu’il aurait put aimer sans doute s’il avait eu quelques années de plus.

   L’odeur du tabac brun lui remplit les narines, son esprit vagabonde ailleurs… des sensations confuses inondent sa mémoire… ce ne sont pas des souvenirs précis mais de simples instants, des morceaux de vie. Il se revoit assis à sa fenêtre, l’année dernière. Il regarde cet étranger goûtant le même tabac brun, quelques-unes de ses illusions se sont envolées, d’autres les ont remplacées. Peut-on vivre sans illusions ?

   Le monde le rappelle à nouveau… c’est le serveur :

-          Autre chose monsieur ?

-          Non… merci… l’addition !

   La rue. On se croirait à une exposition, sans bouger, il voit défiler des tableaux singuliers. Ce sont des êtres qui se dirigent vers leur vie… Tantôt flânant, tantôt pressés. Ils ont en commun l’air d’être occupés par quelque chose d’important.

   Lui, il n’est occupé à rien. Un instant… Voilà que le soleil tire sa révérence, autour de lui les clients du café grognent, il sort de sa torpeur, il tremble un peu, se rhabille, se lève et s’en va.

  

   La vie est pareille à une de ces journées ensoleillée d’hiver. Dans son tumulte, il arrive de goûter de brefs instants de sérénité.

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25 mai 2012 5 25 /05 /mai /2012 14:20

afrique

 

L’un a le nez sans cesse collé au carreau et les cheveux roux en bataille. Il est trop costaud pour son âge, il cause peu, d’une voix grave : les autres le surnomment le taureau.

   L’autre a le nez sans cesse collé au tableau, les cheveux blonds en boucles d’or. Il est trop fluet pour son âge, il parle peu, d’une voix douce : les autres l’appellent l’anguille.

   Dès que la cloche sonne, le taureau se rue dans la cour. Il court à perdre haleine, tape dans le ballon, attaque les plus grands, puis il dévore son goûter à pleines dents.

   Pendant ce temps, l’anguille range délicatement ses livres. Il déambule dans la cour, perdu dans ses pensées. Il s’assoit à l’écart, loin des plus grands, qui parfois viennent lui dérober son goûter.

   Une fois dans la classe, l’anguille est remuante. Il ouvre grand ses yeux, s’agite sur sa chaise et il lève le doigt en permanence pour que le maître l’interroge.

   Pendant ce temps, le taureau, immobile, ferme ses paupières de temps en temps. Il se couche sur son bureau… lève les bras au ciel quand le maître lui fait quelques reproches.

   Pourtant, un jour, ces deux enfants que rien ne rapprochait, que seule la solitude unissait sont devenu amis. Comment ? Un jour, le taureau a sauvé le goûter de l’anguille. Le lendemain, l’anguille a aidé le taureau à situer l’Afrique sur la carte...

   L’Afrique... qui n’est pas si loin de la France.

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25 avril 2012 3 25 /04 /avril /2012 14:16

laurentchimento 5620624 la partie dechecs

                                                    Laurent Chimento, «  La partie d’échecs »

 

Il est tôt ce matin, le soleil flâne encore sur l’oreiller…A pas de loup, l’enfant se rend à l’atelier.

   Tout est calme et un petit chat sort brusquement de dessous l’établi, l’enfant retient un cri, s’arrête un court instant, jette un coup d’œil furtif sur les meubles luisants qui somnolent dans la pénombre, puis se dirige lentement vers la remise. Il retrousse ses manches, soulève un fauteuil empaillé… Au loin, un chien aboie, les cloches carillonnent : on est dimanche. L’enfant sort délicatement de sa cachette une fine planchette, quelques petits rondins de bois.

   Puis, il regarde encore autour de lui, de peur de se faire surprendre. Il gravit l’escabeau, chipe sur la tablette deux pots de peinture noir et blanc, une règle et un mince pinceau.

   Il s’assit sur le sol recouvert de sciure. Sur la planchette, il trace de longues lignes horizontales, verticales qui s’entrecroisent et forment de petites cases ; il enduit de peinture les rondins de bois : un blanc, un noir, un blanc, un noir…Il est consciencieux, appliqué.

   Mais il n’a plus beaucoup de temps, plus que deux jours avant l’anniversaire de grand-père.

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4 avril 2012 3 04 /04 /avril /2012 14:14

Vangogh-nuit2

                                                           Vincent van Gogh, « La nuit étoilée »

 

   Quand viennent les nuits roses d’été, sur son séant, abrité par la dune, le visage éclairé par un rayon de lune, l’enfant contemple l’océan, en dessinant.

   C’est l’heure où les châteaux de sable disparaissent sous la marée, c’est l’heure où les bateaux, amarrés au port, dorment en silence. Les étoiles en ribambelles tapissent l’étendue du ciel. C’est l’heure où l’enfant se demande ce qu’il fera quand il sera grand.

   Souvent, il se dit qu’il s’installera ici, pour vivre près de l’océan, d’autres fois qu’il embarquera sur l’un de ces longs vaisseaux qu’il voit défiler au petit matin dans la baie. Puis, il pense à demain : aux longues courses sur la grève, à la partie de pêche avec son père, à l’histoire que lui racontera sa mère…

   Enfin, l’enfant ne pense à rien, il écoute monter en lui une mélancolie profonde, une rumeur venue du fond des nuits, pesante et vagabonde, une rumeur qui déjà le poursuit, qui le suivra toute sa vie.

   A cette heure où la plage flanche, il trace sur sa page blanche, des traits à l’encre noire qui remplissent d’espoir ce cœur qui ne sait comment lever l’ancre.

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21 mars 2012 3 21 /03 /mars /2012 14:06

Bailarina_verde-Edgar-Degas.jpg

                                                          « Bailarina verde », Edgar Degas

 

 

   Sous les lustres brillants, les fillettes riant, tournent, sautillent en suivant attentivement les conseils de leur professeur.

   Leurs petits souliers beiges, leurs tutus blancs comme la neige donnent à leur taille de guêpe une allure aérienne. Leur corps ressemble à une longue tige, leur chevelure bouton d’or, irisée par un rayon de soleil scintille dans la pièce et ces dix petits cœurs battant innocemment s’harmonisent ensemble à la mélancolique mélodie.

   Il semble qu’elles n’ont rien à l’esprit sinon ces sentiments désordonnés qui peu à peu les envahissent. Soudain ! L’harmonie se dissout, elles ne dansent plus ensemble, chaque individualité s’exprime et cet assortiment de mouvements, loin d’être incohérent, vient à former un tout.

   Pour la première fois, chacune sent monter en elle des émotions confuses. Certaines les refusent, pour suivre avec raison les leçons de leur professeur.

   D’autres, avec douceur, vont au plus profond de leur cœur, chercher des gestes inconnus qui agacent le professeur.

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28 novembre 2010 7 28 /11 /novembre /2010 16:27

 

J’amasse mes souvenirs rêvés

Au temps de mon enfance…

 

Assis sur ce banc de Florence,

Je trempe mes lèvres dans ma Guinness,

Tout près de moi une belle gonzesse

Plaisante avec une insouciante indifférence.

 

Les touristes passent, eux, ils ne font que passer,

Tout chez eux : leur tee-shirt de marin,

Leur short bleu marine, m’agace…

 

Dans ma torpeur je rêvasse…

 

Une Italienne,

Toute de noir vêtue,

Me fixe d’un œil de chien battu

Elle est en deuil, je la comprends.

 

Au loin les ballades des musiciens

Apaisent les gestes prestes

Des autochtones nostalgiques

Des longues promenades équestres.

 

Mais, déjà, je me redresse

Fiévreusement,

Clopin-clopant, je marche jusqu’à la gargote.

 

Sur la carte, les prix sont culottés,

A une table des vieux jouent aux dés ;

C’est jour de fête je commande

Un cocktail : rhum, poire et amandes.

 

Mes yeux se lèvent vers l’horizon,

Les musiciens musèlent la chanson,

Mes voisines de table me saluent,

En cette langue étrange et familière

Qui donne à leur discussion,

Un accent dégagé et des notes légères.

 

Et déjà en cadence,

Les visages défilent,

Dansent des inconnus avec des filles,

Mes souvenirs, ma vie, tout tangue,

Et parle ma langue natale.

 

Florence,

N’est plus qu’une chimère,

Comme ces lieux où l’on espère

Trouver l’oubli et le repos

Mais, qui, cruellement,

N’ont rien d’intime et de ressemblant

Avec les délices que comptait

Goûter, ici, notre imagination.

 

Alors je m’égare, fiévreux, les mots

Glissent sur le papier comme un tombeau,

Ma main papillonne électrique,

Et je ne peux stopper sa gymnastique.

 

Soudain Florence semble sombrer dans la Renaissance,

Mais de ses cendres ne renaissent

Ni mes espoirs ni mes sens

Qui se consument,

Par avance, comme l’essence.

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3 octobre 2010 7 03 /10 /octobre /2010 17:04

renoir-the-theater-box

 

Ce dimanche, devant la glace elle reste longtemps.

Elle ajuste la croix de sa première communion sur sa poitrine… enfile des bas blancs, vaporise de la laque sur ses cheveux…

Enfin…

Elle se fait belle.

En la voyant, ses petits-enfants se moquent d’elle :

- Ah, Mamie ! Tu y retournes encore ce matin.

   Elle ne répond rien, à quoi bon…

Elle pense juste :

- Ils sont naïfs ces jeunes… Après toutes ces années, si je n’avais compté que sur Lui...

Sur le chemin, elle croise la postière :

- Ma chère, vous êtes pimpante, vous êtes en avance…

- Et oui, ma pauvre, comme tous les dimanches.

- Vous savez, moi, le dimanche, c’est mon seul jour de congé, alors…

Devant l’église, elle ne sait plus où donner de la tête.

Partout elle voit des têtes familières.

 Elle embrasse des visages ridés, serre des mains…

C’est la cohue, comme à une rentrée des classes… les discours fusent dans tous les sens :

- Alors mon vieux, et votre sciatique ?

- Mais les jeunes, le samedi, ils font la bringue ! Comment voulez-vous qu’ils se lèvent pour dix heures…

- Vous allez à l’enterrement du Père ?

- Il est charmant, non ? Le nouveau curé…

La petite troupe entre au son de la cloche.

Elle ne se lasse jamais du spectacle que lui offrent les grandes parois vêtues de visages d’anges, de chérubins... les  longues colonnes ornées de crénelures, les peintures représentant des scènes bibliques : la Crucifixion, le Pardon, la Nativité.

Pourtant, ce qu’elle préfère, ce sont les vitraux multicolores qui, quand ils sont pénétrés par un rayon de soleil, déposent sur le sol des couleurs changeantes et variées comme celles d’un arc-en-ciel.

Chut…

 Le curé qui monte en chaire.

Elle le trouve élégant dans sa toge immaculée qui contraste avec sa peau brune.

Parfois, elle se dit que c’est dommage… un si bel homme…

Il aurait pu faire le bonheur d’une gentille fille.

Soudain sa voix s’élève, aérienne !

Elle résonne selon les mots, tantôt grave, tantôt légère.

Il ne se livre pas vraiment à un sermon…

Il n’y a pas de foudre ni d’éclairs, les mots sont doux : ils prêchent une hygiène de vie, une façon de bien se comporter avec son prochain.

Qu’y a-t-il de mal à ça ?

Puis, viennent les chants religieux…

Elle regarde autour d’elle.

Elle se sent transportée par les sons cristallins de l’orgue…

Le visage des vieux s’éclaire peu à peu… et, malgré leurs rides au coin des yeux, à ce moment précis, ils semblent rajeunis.

La musique coule harmonieusement, un apaisement profond s’immisce en elle.

Elle repense à son père, à lui…

Un instant…

Une larme…

 Déjà tout ce petit monde se met en file indienne pour l’hostie.

Elle discute dans la file d’attente :

- Tiens, ma chère, comment allez-vous, vous venez boire la goutte

après ?

- Et non, mon ami, ce dimanche j’ai la famille, six morfales à nourrir !

La cérémonie se clôture par la quête.

Deux petites filles brunes, vêtues comme des communiantes : chemisier blanc, jupe bien repassée, souliers bien cirés ; circulent dans les rangs en souriant fièrement, sous les yeux attentifs de la foule.

Elle les suit des yeux, songe à ses petits-enfants  qui n’auront sûrement pas décollé leur nez de la console et qui, quand elle rentrera, s’apitoieront sur les deux euros donnés au curé.

Alors, enfin, l’air souriant, elle glisse à sa voisine :

 

- Deux euros… Madame, de nos jours, existe-t-il un spectacle moins cher ?

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