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4 avril 2010 7 04 /04 /avril /2010 18:00



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Lisa aime écouter son grand-père parler. Elle attend ce moment où, après le repas, il se lève de table et va s’asseoir dans son fauteuil en rotin près du poêle.

   Une fois installé confortablement, il sort délicatement son paquet de tabac et se roule une cigarette.

   - Pourquoi t’achètes pas des vraies, papy ? demande Lisa.

 Elle connaît la réponse, mais ça l’amuse de l’entendre dire :

   - Moi, j’ai toujours travaillé de mes mains, alors tu comprends…

   Les histoires du grand-père, Lisa aussi les connaît par cœur, mais elle ne se lasse jamais de les écouter. Ce qu’elle aime surtout c’est, comme une enfant, la manière qu’il a de les raconter. Bien sûr, il en rajoute... et après…

   La première volute de fumée se disperse dans l’air. Le grand-père s’enfonce un peu plus dans son fauteuil, il commence :

   - C’était un dimanche…Ma mère vendait des légumes au marché. Moi, j’étais allé chercher des bonbons, mais comme elle avait peur de me voir partir seul, sa sœur, la tante Agathe, m’accompagnait. Bref…Sur le chemin du retour, qu’est-ce que j’aperçois tout à coup par terre ? Tu ne le croiras pas…une pièce de cent sous toute dorée. Oh ! tu sais, Lisa, à l’époque cent sous c’était pas rien…je sais pas, moi…ça devait faire deux cent mille, enfin deux cents nouveaux francs…

   - Trente euros quoi !

   - Oui, quelque chose comme ça, je ne sais plus. Bref…Je la ramasse, on continue à marcher et quelques instants plus tard, en face de moi, je vois arriver une dame d’un certain âge, bien mise tu vois,  demi-courbée et qui ne quitte pas le sol des yeux avec des mouvements de tête dans tous les sens, comme un pigeon.  Bref…Ta tante, sainte parmi les saintes, l’interpelle en lui disant :

   - Bonjour Madame, vous avez perdu quelque chose ?

   Et l’autre répond :

   - Oui, en achetant mon bifteck, j’ai perdu une pièce de cent sous près de la petite halle.

   Moi, tu comprends, je me faisais tout petit. Et à ce moment, ma tante me tire le bras et s’écrie :

   - Comme vous avez de la chance, mon neveu qui est là vient juste de la trouver.

   Et là, ni une ni deux, elle veut me prend la pièce des mains. Moi je serre le poing, alors, elle me fait les gros yeux et je lâche prise.

   - Je vois le tableau d’ici, dit Lisa enjouée.

   - Attends…Cette garce met sa main pleine de bagues dans mes cheveux et me dit :

   - Tu es mignon mon petit ! Puis elle s’en va, l’air de rien, sans même me donner un sou. Mais c’est pas fini. Le plus drôle c’est que ma tante s’est fait enguirlander comme du poisson pourri par mon père qui connaissait cette bonne femme, qui la semaine d’avant lui avait fait des histoires. Elle nous avait acheté un veau qui avait eu la mauvaise idée de crever le mois d’après et elle voulait que mon père la rembourse. Bref…tu sais combien il coûtait ce veau ?

   - Cent sous je parie, s’écrie Lisa.

   La dernière fois que le grand-père avait raconté cette anecdote, c’était cinquante sous et le veau était une poule mais cela n’empêche pas la jeune fille de rire pour autant et d’enchaîner :

   - Et la fois du mariage de l’oncle !

   - C’était juste après la guerre. Y avait encore des amerloques un peu partout et ces gaillards là, ils raffolaient des champignons. Ils recevaient leur paye le samedi matin. Le vendredi, il avait fait un temps de chien. Toute la journée, il était tombé des cordes, je te raconte pas. Bref…Le samedi, une éclaircie… Avec ton oncle, on se lève aux aurores, à sept heures on est dans les bois avec le tracteur. Là, des cèpes en pagaille, partout, t’as jamais vu ça. Bref…on te fait une récolte du tonnerre, on engrange, on engrange, on met tout ça dans la benne et on va au village.

   C’était dix heures, le mariage de l’oncle était à onze. Tu nous aurais vu débarquer ! Moi au volant, lui debout sur la benne, on te fait une de ces entrées triomphales comme si on était sur un char d’assaut ! Les gens commencent à affluer autour de nous, ils n’en reviennent pas de voir une telle récolte. Bref…ni une ni deux, on met tout ça dans des cagettes et on liquide le stock. Mais là, on s’aperçoit que c’est déjà onze heures, on n’a pas le temps de se décrotter et on débarque à l’église en tracteur. L’oncle il s’est pris une sacrée avoinée par ta tante ce jour là !

   - Vous deviez être beaux tous les deux ! Qu’est-ce que j’aurais pas donné pour vous voir…

   - Oh…tu sais, y a une photo, mais je ne sais pas où elle traîne, ma pauvre, depuis le temps.

   -Raconte-moi un truc que tu ne m’as jamais raconté…une histoire triste pour une fois…Je sais pas, moi…

   - Tu sais bien que je n’en connais que des heureuses, comme dans les contes.

   - Il doit bien y en avoir une dont tu n’es pas fier.

   - Il y en a une mais…

   - Allez Papy !

   - D’accord…d’accord, ça vient. Dans le village où j’habitais, je ne sais pas, dans les années soixante, il y avait une jeune fille de ton âge, une paysanne, la fille du vieux Morel. Bref…

   Un dimanche, avant d’aller à l’église, elle lavait son linge dans la rivière à côté de la ferme. Tu comprends, à la campagne à l’époque, on n’avait pas tous ces trucs modernes. Bref…Le vent soufflait fort, si bien qu’une rafale emporta son chapeau. Elle courut pour le rattraper, l’eau était glacée, le chapeau entraîné par le vent et le courant s’en alla se perdre on ne sait où.              Attends, je crois qu’elle s’appelait Madeleine ou…Giselle. Bref…la gamine était très croyante et n’aurait pas pour tout l’or du monde manqué une messe.

   Alors, elle arrive à onze heures sur la place de l’église, bien mise, avec son sac à main, sa robe du dimanche, ses souliers bien cirés mais sans chapeau. Tu comprends ? Sans chapeau !

   A l’époque c’était une sorte de sacrilège pour une femme de venir en ville sans chapeau et à l’église en plus ! Bref…en la voyant arriver, tout le monde la regarde d’un mauvais œil, personne ne la salue, la gamine baisse la tête, entre dans l’église, cherche une place, à chaque fois on lui répond :

   - Cette place est prise…j’attends quelqu’un.

Enfin, tu vois, des trucs de ce genre…

   Finalement, la pauvre enfant s’en alla chez elle en pleurant. Elle raconta sa mésaventure à son père. Tu sais, le vieux il n’était pas tendre, en entendant l’histoire il la gifla aussi sec. Il refusa de lui acheter un nouveau chapeau, je ne sais même pas s’il avait les sous pour, d’ailleurs.

   Le grand-père s’arrête un instant, roule une cigarette. Lisa ne dit rien, il souffle une grosse bouffée de fumée puis reprend :

  - Le malheur de cette gamine, c’est qu’elle ne pouvait pas rester enfermée éternellement chez elle. Il fallait qu’elle fasse les courses, qu’elle aille chercher le courrier du vieux… Bref, en ville on ne la saluait plus. Dans les magasins on acceptait l’argent mais ni bonjour ni merci, les femmes la toisaient, les gamins lui faisaient des grimaces, certains allaient même jusqu’à lui jeter des pierres…Le seul qui aurait pu lui venir en aide c’était le curé. Mais c’était de lui qu’était venue cette fronde contre, comme il disait, cette brebis galeuse….

   C’était l’année où ta grand-mère et moi avons aménagé ici. La gamine, je ne sais pas ce qu’elle est devenue. Si elle n’est pas morte de honte, elle a sûrement dû finir vieille fille…Enfin… c’était l’époque tu comprends ? Tout ça pour un chapeau…un chapeau !

   Lisa reste devant le grand-père sans dire un mot pendant quelques instants, puis elle se lève, va chercher un verre d’eau, tend un médicament au grand-père et dit tout doucement :

 

 - Avant c’était un chapeau… aujourd’hui c’est un voile.

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Published by Arthur Vertrou - dans Silhouettes
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