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29 juin 2009 1 29 /06 /juin /2009 16:35

4-


La copine en question aurait possédé une immense villa en bordure d’océan, une de ces maisons perdues au milieu des terres sauvages que le touriste aperçoit au hasard, de loin,  lors d’une randonnée sur les chemins côtiers.

Une vingtaine de voitures garées sur la chaussée.

Après dix bonnes minutes d’une marche taciturne  avec pour seule lumière la maigre flamme des briquets vous serriez enfin arrivés.

De dehors, vous auriez entendu à plein tube un vieux rock des années soixante-dix.

A l’intérieur, la bousculade

Tout le monde n’aurait parlé que du feu, chacun des invités ayant sa propre version, son anecdote, son point de vue à donner.

Tous auraient piaillé en même temps.

Un grand mec blond genre surfeur aurait fait le cador, affirmant qu’il avait été à deux doigts d’être brûlé… quil avait pris l’initiative d’appeler les pompiers… que d’ailleurs…

Juliette aurait connu ici la majorité des gens, auxquels elle t’aurait présenté comme écrivain.

Tu aurais acquiescé de la tête.

Et puis elle se serait mise, toute frétillante, à discuter avec trois ou quatre personnes à la fois en ne faisant plus attention à toi.  

Tu l’aurais quitté, pour déambuler dans la maison.

Tu aurais erré en quête d’un visage connu ou d’une occupation quelconque.

Au bout d’un moment, tu serais tombé sur ta voisine au camping.

Avec trois ou quatre mecs elle aurait joué aux dés.

Le concept du jeu : si tu perds, tu bois.

Tu te serais assis avec eux.

Après quelques mauvais lancers tu aurais commencé à être saoul, saoul et heureux, d’une ivresse différente de celle à laquelle tu t’es habitué là bas.

Ici, tu n’aurais eu  aucune raison de te rembrunir.

Au contraire, ton esprit se serait mis à naviguer, à divaguer aussi… des pensées…

Tu aurais justifié ton ivresse de la sorte, tout en te dirigeant à nouveau vers le salon…

Un bal disco

Une quinzaine de personnes sur la piste et… Juliette se déhanchant, entourée de plusieurs types…

 Ca t’aurait pris à la gorge, comme ça, d’un coup, le sentiment de jalousie.

Au point d’avoir envie d’aller la chercher, de l’emmener ailleurs, dehors, loin d’ici.

Tu n’aurais pas osé…

Tu te serais contenté de vider ton verre et de rallumer nerveusement ta cigarette.

Affalé dans ton fauteuil, tu l’aurais suivie des yeux, un désir brutal se serait emparé de toi.

Tu en aurais rejeté la cause sur l’ivresse mais tu n’aurais jamais vu de fille, de femme aussi jolie, aussi harmonieuse, aussi épanouie qu’elle à cet instant.

Chacun de ses gestes, le déhanchement de son bassin, le balancement de son buste, les figures géométriques qu’ auraient esquissé ses bras dans les airs, te seraient apparu comme tant de mouvements artistiques et raisonnés.

Rien à voir avec Milena.

Juliette aurait maîtrisé parfaitement la moindre parcelle de son corps.

Elle n’aurait eu, pour séduire un danseur, aucun besoin de sourire, de le toucher, encore moins de lui parler ; son corps entier aurait semblé comme un aimant dégageant une sorte d’aura.

Tu te serais senti tout à coup trop faible  pour lutter contre Juliette.

Tu aurais détourné les yeux…. poursuivant une discussion entamée quelques minutes plus tôt avec une de ces culs pincés qui vient de réussir l'agreg de lettres modernes.

Il aurait été question de Céline et du Voyage.

La fille, elle aurait détesté Céline, lui préférant Proust, bien sûr.

Tu t'en serais foutu complètement

Mais, juste pour la faire chier, tu serais rentré dans son jeu.

Considérations de stylebeauté de l'écriture Proustienne par rapport à l'écriture oralisée de Celineelle en serait venue à lâcher cette phrase merdique :

-       De toute façonCélinen'était qu'un antisémite !

Tu aurais eu  envie de la giffler.

Tu n’aurais rien dit.

Te contentant d’un simple rot.

Tu aurais essayé de concentrer à nouveau ton attention sur Juliette, mais ça aurait été plus fort que toi, tu te serais tout à coup retourné vers cette fille :

-    Ce qui me fait gerber chez Proust c'est son lyrisme de midinetteLa Recherche transpire l'égocentrisme… c’est son oisiveté maladive qui à fait de lui un être amorphe, ses promenades de merde du coté de Guermantes on n'en a rien à foutre ! On n'en a rien à foutre qu'il se soit aperçu qu'il a vieilli, rien a foutre de sa vocation pour l'écriture ! Ca me fait gerber moi cette putain de littérature qui se prend pour objet !

La fille aurait eu un mouvement de recul, elle aurait ouvert la bouche au ralenti… tu ne l’aurais pas laisser répondre :

-   Mais, puisque tu veux de l'analyse, de l'analyse littéraire, je vais t'en donner ! En quatre cent pages, Céline me touche autrement que Proust en trois milles. C'est à cause de mecs comme lui que plus personne ne lit, de ce culte à la fois effrayé et respectueux qui plane sur ces soi-disant grands auteurs. Les écrivains sont devenus si arrogants, si individualistes qu'ils croient que toutes leurs petites pensées de merde sont bonnes à lire… Et ses gros cons se prennent pour exemple, faisant des généralités de leur petite expérence de vie minable. Et ils déploient des phrases qui commencent par Nous ! Nous sommes… Il nous arrive… Pour nous… Merde !

On n'en a rien à foutre ! Moi, je veux des histoires…  Des histoires qui m’apaisent, des histoires pour m'évader, des histoires qui me ressemblent. Et puis, pourquoi ce penchant farouche à toujours vouloir comparer, juger, noter des œuvres !

 Elle n’aurait rien su répondre, sinon :

 _Ouais, bonchacun ses goûts.

Rien à dire.

Voilà.

Baragouinage de conneries…

Puis l’inébranlable « Chacun ses goûts », merde !

Tu te serais retrouvé là.

Bourré, énervé, crevé, ta seule envie aurait été de partir de cette soirée, d’aller dormir.

C'est ce moment qu’aurait choisi Juliette pour s'enquérir de ton état.

 Elle se serait assise, légère à côté de toi et d'une voix à la fois languissante et enrouée :

-   Alors ça va, toi?

Ca t’aurait énervé, tu aurais voulu lui dire une vacherie :

_Tu connais Céline?

Elle aurait répondu:

_La Céline qui bosse au Casino ?

_Non, Céline… Céline, l'écrivain !

_Non !

_Dans un roman, il a écrit cette phrase: l'amour c'est l'infini mis à la portée des caniches...Qu'en penses-tu, toi, mademoiselle Juliette?

Et tu aurais fait sonner en insistant sur le hiatus chaque syllabe de son prénom.

 

C’est là que les grands yeux de Juliette auraient sondé ton corps de haut en bas, qu’elle t’aurait souri sans répondre

C’est là qu’elle aurait pris ta cigarette d’une main, de l’autre ton verre, vidant d’un trait le contenu de celui-ci

C’est là, qu’elle t’aurait soufflé au visage une grosse bouffée de fumée.

Puis que, lestement, elle aurait tiré la langue et qu’elle se serait affalée sur toi dans le fauteuil, comprimant sa respiration pour laisser échapper de sa gorge quelques petits soupirs.

 C’est là qu’elle aurait ensuite posée sa tête sur ton épaule, qu’elle aurait éteint ta cigarette dans le fond du verre et qu’elle t’aurait pris par la main.

C’est là que toi, tu n’aurais rien compris, rien, sinon qu'elle se moquait de toi… C’est là que tu aurais voulu retirer ta main… qu’elle l’aurait serré plus fort.

C’est là qu’enfin elle t’aurait répondu !

Sa réponse ?

Sa réponse… aurait fait qu’à cet instant tu aurais pu faire, pour elle n'importe quoi.

Cette réponse t’aurait parue si simple, infiniment simple

Juliette aurait frotté sa joue sur ton épaule tenant prisonnière une de tes mains dans les sienne…

A l'amour c'est l'infini mis à la portée des caniches...

Juliette aurait répondu :

-       Ouaf, ouaf.

 

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Published by Arthur Vertrou - dans Projections (roman)
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